StanleyWhite
16/11/2007, 13h15
JANV 1979 – FANTASTIC VOYAGE
Cet après midi, mes pas m’ont conduit dans le quartier de Greenwich. Comme souvent, ces derniers temps, je suis dans le vide le plus absolu et quand je relève la tête, je suis quelque part. En l’occurrence, Greenwich Village. Cela faisait assez longtemps que je n’étais pas passé par là. Normal, Jasamine adorait traîner dans les parages. Mais ces jours ci, quoique je fasse, je finis toujours par m’y retrouver. Jasamine adorait littéralement chiner et rester des heures chez les bouquinistes. De mon côté, je me résignais souvent à l’accompagner, surtout au début, et presque immanquablement, je me retrouvais vite dans un petit délicatessen ou bien dans un magasin de disques d’occasion. Parfois même, je m’asseyais, si le temps le permettait, sur le perron d’une maison et j’attendais que Jasamine mette la main sur le bouquin qu’il lui fallait ce jour là.
La neige qui est tombée hier soir donne plus que jamais à ce quartier l’idée que je me fais d’une ville européenne, Londres je suppose. Je ne connais que Berlin à vrai dire. Service militaire il y a pas mal de temps de cela. Plus des souvenirs de chaude pisse que de considérations architecturales, à vrai dire.
Là, je suis dans une rue que je connais très bien. Je sais que si je suis ce trottoir, plus boueux qu’enneigé, je vais tomber sur le bouquiniste préféré de Jasamine. Je m’arrête d’un coup. Je me fais bousculer et houspiller par une mémé au cabas imposant, le genre de femme qui saurait tenir tête aux lions dans Ben Hur. Qu’est ce que je fais ici ? Il semble que je veuille provoquer une rencontre désagréable, ou bien quoi ? Une fois de plus, mes pas ont décidé à ma place. Je suis maintenant devant le fameux magasin. Il semble à peu près vide. Le coin du trottoir où je me trouve est le seul qui n’ait pas été déblayé de tout le quartier. Cela ne m’étonne qu’à moitié. Au coin de la rue, il y a un bon café qui m’attend mais je ne bouge toujours pas. Je jette un coup d’œil aux livres en vitrine. Je remarque vite fait deux ou trois bouquins d’art à des prix prohibitifs, quelques titres qui m’ont tout l’air d’être des essais profonds sur des sujets dont je me fiche royalement, le reste ce sont des romans. Une photo publicitaire accrochée sur la gauche de la vitrine attire mon attention. Ce gars là, je le connais, Paul Eluard. Le nom ne me dit rien de façon explicite mais ça m’intrigue. Cela doit être un des auteurs favoris de Jasamine. Je rentre dans la bouquinerie décidé à en savoir plus. Deux odeurs m’assaillent une fois la porte franchie, celle de la moisissure de tous ces bouquins en train de se décomposer lentement et celle d’un réchaud à mazout. Du coup, il fait très chaud et je me sens d’autant moins à l’aise. J’enlève mes lunettes noires et j’examine la boutique. Des livres de partout, on s’en serait douté mais dans un désordre indicible. Rien à voir avec l’ordre et la rigueur qu’adoptait Jasamine lorsqu’elle rangeait ses livres à elle. Putains d’étagères que j’ai vite remplies de disques une fois qu’elle fut partie, tout mais pas de vide. Le bouquiniste, lui, ne me prête aucune attention et c’est tant mieux. Mes lunettes n’ont pas du lui plaire. J’enlève mon manteau, je suis carrément en train de suer à grosses gouttes et je l’accroche à un clou judicieusement placé à l’entrée. Je passe enfin les livres en revue, tentant de trouver une section qui me ferait penser à ce Paul Eluard. L’immense majorité des noms que je rencontre ici me sont complètement étrangers, exception faite de Henry Miller, Jasamine m’en avait offert un pas mal, Nexus mais je n’en avais pas lu d’autres, pour la première fois de ma vie j’en viens presque à regretter ma flagrante ignorance culturelle. Heureusement, ce sentiment ne dure pas longtemps. Ce n’est pas le moment ni le lieu de me remettre en question gratuitement. Le temps, maintenant, de prendre un bouquin, celui-ci s’appelle Tropique du cancer, toujours de Miller. On verra bien ce que cela donnera. Je me dirige vers le bouquiniste qui semble enfin remarquer ma présence. Il serait bien facile de voler des trucs ici, si seulement les disques m’intéressaient bien sûr. Une fois le livre payé et que le type m’ait souhaité une bonne journée, je m’aventure à lui demander s’il a des livres de Paul Eluard. Là, il me regarde vraiment intrigué. Manifestement, il ne s’attendait pas à cette question de ma part. Je me sens coincé et je me sens obligé de rajouter « ce n’est pas pour moi, c’est pour un cadeau ». Ce à quoi il répond, conforté dans ses préjugés minables, « ah oui, bien sûr ». Je lui mettrai bien mon poing dans la gueule à ce crétin. Je suis sûr qu’il a des livres aux toilettes ce gars là, ça me débecte au plus haut point. Que viennent faire les livres aux toilettes. Il faudra qu’on m’explique un jour. Mais bon, le voilà qui s’affaire dans son bric à brac et ramène trois ouvrages. Les deux premiers sont de Paul Eluard, le troisième ne l’est pas. A ma grande stupéfaction, en feuilletant rapidement les premières pages de Capitale de la douleur que Paul Eluard est en fait un poète et pas du tout un romancier comme je le croyais au début. Je lis sans lire, je ne comprends rien à son charabia mais j’ai bien l’impression qu’il s’agit d’amour. Je fais de même avec le deuxième ouvrage. Cette fois ci, je m’attarde plus longuement sur la 4e de couverture. Il y a une photo en noir et blanc, un gros plan de son visage. L’homme baisse les yeux, par pudeur ? Par tristesse ? Bon Dieu, qu’il a l’air fragile ! Sans savoir pourquoi, je trouve cette photo touchante. Je l’imagine assez bien ressentant le même vide intérieur qu’a laissé Jasamine en me quittant. L’absence attrapée au vol, voilà à quoi me fait penser la photo. Je me fais sans doute des idées mais je suis décidé à acheter le bouquin. Machinalement, je regarde le troisième bouquin. Il s’agit d’un livre d’un hispanique, Lorca, là aussi le nom me dit quelque chose. Le bouquiniste, jusqu’ici silencieux, me dit que selon lui les deux poètes ont beaucoup de points communs. Je remarque que l’introduction du bouquin, encore un recueil de poèmes, c’est mon jour !, est écrite par Leonard Cohen. Sacré Leonard. Cela faisait quelque temps que je n’entendais pas parler de lui. Je l’aimais bien le vieux renard et j’avais tous ses disques même celui avec Spector, c’est dire ! Je me souviens que Jasamine avait un de ses romans, un truc sur les loosers. Je m’étais bien gardé de l’ouvrir. Tout semble tourner autour de Jasamine aujourd’hui, comme si elle sortait de moi pour s’imposer au monde entier. Etrange. Je décide d’acheter aussi ce bouquin, il s’appelle Poète à New York. Le bouquiniste semble maintenant agréablement surpris par mes achats et me sort un vigoureux « à très bientôt » lorsque je franchis le pas de sa porte.
Je suis à nouveau dehors, je regarde autour de moi, je n’ai pas la moindre idée de ce que je dois faire. Le froid environnant me décide enfin à me mettre en mouvement et tout naturellement, je me retrouve bien vite au délicatessen du coin de la rue, le même où j’avais l’habitude de me rendre. Pour une raison que je ne m’explique pas, je n’arrive pas à me décider à quitter cette rue. Je m’installe à une table du fond, à gauche du passage qui donne sur la cuisine. De là, j’ai une belle vue sur la rue. Il s’est remis à neiger. A travers les rideaux vieillots, j’ai l’impression de contempler un film en noir et blanc au ralenti, in slow motion. Je sors les livres de mes poches et tout en sirotant un café trop amer je me mets à lire attentivement. A côté de moi, un bébé pleure, ses parents se chamaillent, la mère tout en voulant le faire taire ne réussit qu’à le faire pleurer un peu plus. Un futur capricieux, celui là. Aura-t-il des livres dans les toilettes lui aussi ? Peu à peu, je me plonge réellement dans ce que je lis. Je me prends à imaginer en surface que ce dont j’ai peut être besoin c’est d’un peu de poésie, ce qui est proprement inouï me connaissant. Tout le temps où j’ai partagé la vie de Jasamine, je n’ai presque jamais eu la curiosité d’ouvrir un de ces nombreux livres qui traînaient dans notre chambre ou sur les étagères du salon. Est-il trop tard Jasamine ? Sans doute, et pourtant, je veux comprendre. Je veux te comprendre et je soupçonne que ces foutus bouquins de poésie m’aideront, d’une certaine façon, à découvrir un secret que la vie de couple a irrémédiablement occulté. En mangeant un bagel au salami, spécialité de la maison depuis 1956 dit un écriteau qui trône en face de moi, je parcours le chemin amoureux que trace pour moi ce Paul Eluard. Le temps passe à nouveau, je bois un autre café. Cela fait quelques minutes que j’ai l’impression d’entendre la voix du poète résonner dans ma tête. A des mois de distance, je partage enfin un de tes petits secrets. Je devine, et je ne crois pas me tromper, en lisant les poèmes de Eluard, certains en tous cas, que tu avais l’impression qu’il écrivait en fait pour toi, pour nous. Des choses comme « Belle et ressemblante », « intimes » ou « Facile est bien » me font immanquablement penser aux maladroits élans amoureux dont nous fûmes les protagonistes. Et pourtant, ce n’est que lorsque je tombe sur le poème « Dors » que je comprends tout à fait ce dont il s’agit. Comme un débile, comme un attardé, je me mets à pleurer, seul avec mon livre de Paul Eluard,, seul avec toi. Les gens me regardent fatalement gênés, normal, on ne sait pas comment réagir aux larmes des inconnus. Le temps que j’ai mis à lire ce poème, une fois, deux fois et ainsi de suite, je me suis retrouvé à nouveau avec toi, seuls mais ensembles.
« Une femme très jeune, très malheureuse, ayant pour elle la beauté crépusculaire des êtres qui se donnent, qui s’abandonnent parce qu’ils perdront ainsi celui qui les recevra ». J’essuie discrètement mes larmes. Je me lève péniblement. Je paye. Je sors dehors, me dirige lentement vers le métro, le bouquin à la main, sous la neige. Il a donc fallu attendre ce jour pour réaliser ce que j’avais perdu.
Cet après midi, mes pas m’ont conduit dans le quartier de Greenwich. Comme souvent, ces derniers temps, je suis dans le vide le plus absolu et quand je relève la tête, je suis quelque part. En l’occurrence, Greenwich Village. Cela faisait assez longtemps que je n’étais pas passé par là. Normal, Jasamine adorait traîner dans les parages. Mais ces jours ci, quoique je fasse, je finis toujours par m’y retrouver. Jasamine adorait littéralement chiner et rester des heures chez les bouquinistes. De mon côté, je me résignais souvent à l’accompagner, surtout au début, et presque immanquablement, je me retrouvais vite dans un petit délicatessen ou bien dans un magasin de disques d’occasion. Parfois même, je m’asseyais, si le temps le permettait, sur le perron d’une maison et j’attendais que Jasamine mette la main sur le bouquin qu’il lui fallait ce jour là.
La neige qui est tombée hier soir donne plus que jamais à ce quartier l’idée que je me fais d’une ville européenne, Londres je suppose. Je ne connais que Berlin à vrai dire. Service militaire il y a pas mal de temps de cela. Plus des souvenirs de chaude pisse que de considérations architecturales, à vrai dire.
Là, je suis dans une rue que je connais très bien. Je sais que si je suis ce trottoir, plus boueux qu’enneigé, je vais tomber sur le bouquiniste préféré de Jasamine. Je m’arrête d’un coup. Je me fais bousculer et houspiller par une mémé au cabas imposant, le genre de femme qui saurait tenir tête aux lions dans Ben Hur. Qu’est ce que je fais ici ? Il semble que je veuille provoquer une rencontre désagréable, ou bien quoi ? Une fois de plus, mes pas ont décidé à ma place. Je suis maintenant devant le fameux magasin. Il semble à peu près vide. Le coin du trottoir où je me trouve est le seul qui n’ait pas été déblayé de tout le quartier. Cela ne m’étonne qu’à moitié. Au coin de la rue, il y a un bon café qui m’attend mais je ne bouge toujours pas. Je jette un coup d’œil aux livres en vitrine. Je remarque vite fait deux ou trois bouquins d’art à des prix prohibitifs, quelques titres qui m’ont tout l’air d’être des essais profonds sur des sujets dont je me fiche royalement, le reste ce sont des romans. Une photo publicitaire accrochée sur la gauche de la vitrine attire mon attention. Ce gars là, je le connais, Paul Eluard. Le nom ne me dit rien de façon explicite mais ça m’intrigue. Cela doit être un des auteurs favoris de Jasamine. Je rentre dans la bouquinerie décidé à en savoir plus. Deux odeurs m’assaillent une fois la porte franchie, celle de la moisissure de tous ces bouquins en train de se décomposer lentement et celle d’un réchaud à mazout. Du coup, il fait très chaud et je me sens d’autant moins à l’aise. J’enlève mes lunettes noires et j’examine la boutique. Des livres de partout, on s’en serait douté mais dans un désordre indicible. Rien à voir avec l’ordre et la rigueur qu’adoptait Jasamine lorsqu’elle rangeait ses livres à elle. Putains d’étagères que j’ai vite remplies de disques une fois qu’elle fut partie, tout mais pas de vide. Le bouquiniste, lui, ne me prête aucune attention et c’est tant mieux. Mes lunettes n’ont pas du lui plaire. J’enlève mon manteau, je suis carrément en train de suer à grosses gouttes et je l’accroche à un clou judicieusement placé à l’entrée. Je passe enfin les livres en revue, tentant de trouver une section qui me ferait penser à ce Paul Eluard. L’immense majorité des noms que je rencontre ici me sont complètement étrangers, exception faite de Henry Miller, Jasamine m’en avait offert un pas mal, Nexus mais je n’en avais pas lu d’autres, pour la première fois de ma vie j’en viens presque à regretter ma flagrante ignorance culturelle. Heureusement, ce sentiment ne dure pas longtemps. Ce n’est pas le moment ni le lieu de me remettre en question gratuitement. Le temps, maintenant, de prendre un bouquin, celui-ci s’appelle Tropique du cancer, toujours de Miller. On verra bien ce que cela donnera. Je me dirige vers le bouquiniste qui semble enfin remarquer ma présence. Il serait bien facile de voler des trucs ici, si seulement les disques m’intéressaient bien sûr. Une fois le livre payé et que le type m’ait souhaité une bonne journée, je m’aventure à lui demander s’il a des livres de Paul Eluard. Là, il me regarde vraiment intrigué. Manifestement, il ne s’attendait pas à cette question de ma part. Je me sens coincé et je me sens obligé de rajouter « ce n’est pas pour moi, c’est pour un cadeau ». Ce à quoi il répond, conforté dans ses préjugés minables, « ah oui, bien sûr ». Je lui mettrai bien mon poing dans la gueule à ce crétin. Je suis sûr qu’il a des livres aux toilettes ce gars là, ça me débecte au plus haut point. Que viennent faire les livres aux toilettes. Il faudra qu’on m’explique un jour. Mais bon, le voilà qui s’affaire dans son bric à brac et ramène trois ouvrages. Les deux premiers sont de Paul Eluard, le troisième ne l’est pas. A ma grande stupéfaction, en feuilletant rapidement les premières pages de Capitale de la douleur que Paul Eluard est en fait un poète et pas du tout un romancier comme je le croyais au début. Je lis sans lire, je ne comprends rien à son charabia mais j’ai bien l’impression qu’il s’agit d’amour. Je fais de même avec le deuxième ouvrage. Cette fois ci, je m’attarde plus longuement sur la 4e de couverture. Il y a une photo en noir et blanc, un gros plan de son visage. L’homme baisse les yeux, par pudeur ? Par tristesse ? Bon Dieu, qu’il a l’air fragile ! Sans savoir pourquoi, je trouve cette photo touchante. Je l’imagine assez bien ressentant le même vide intérieur qu’a laissé Jasamine en me quittant. L’absence attrapée au vol, voilà à quoi me fait penser la photo. Je me fais sans doute des idées mais je suis décidé à acheter le bouquin. Machinalement, je regarde le troisième bouquin. Il s’agit d’un livre d’un hispanique, Lorca, là aussi le nom me dit quelque chose. Le bouquiniste, jusqu’ici silencieux, me dit que selon lui les deux poètes ont beaucoup de points communs. Je remarque que l’introduction du bouquin, encore un recueil de poèmes, c’est mon jour !, est écrite par Leonard Cohen. Sacré Leonard. Cela faisait quelque temps que je n’entendais pas parler de lui. Je l’aimais bien le vieux renard et j’avais tous ses disques même celui avec Spector, c’est dire ! Je me souviens que Jasamine avait un de ses romans, un truc sur les loosers. Je m’étais bien gardé de l’ouvrir. Tout semble tourner autour de Jasamine aujourd’hui, comme si elle sortait de moi pour s’imposer au monde entier. Etrange. Je décide d’acheter aussi ce bouquin, il s’appelle Poète à New York. Le bouquiniste semble maintenant agréablement surpris par mes achats et me sort un vigoureux « à très bientôt » lorsque je franchis le pas de sa porte.
Je suis à nouveau dehors, je regarde autour de moi, je n’ai pas la moindre idée de ce que je dois faire. Le froid environnant me décide enfin à me mettre en mouvement et tout naturellement, je me retrouve bien vite au délicatessen du coin de la rue, le même où j’avais l’habitude de me rendre. Pour une raison que je ne m’explique pas, je n’arrive pas à me décider à quitter cette rue. Je m’installe à une table du fond, à gauche du passage qui donne sur la cuisine. De là, j’ai une belle vue sur la rue. Il s’est remis à neiger. A travers les rideaux vieillots, j’ai l’impression de contempler un film en noir et blanc au ralenti, in slow motion. Je sors les livres de mes poches et tout en sirotant un café trop amer je me mets à lire attentivement. A côté de moi, un bébé pleure, ses parents se chamaillent, la mère tout en voulant le faire taire ne réussit qu’à le faire pleurer un peu plus. Un futur capricieux, celui là. Aura-t-il des livres dans les toilettes lui aussi ? Peu à peu, je me plonge réellement dans ce que je lis. Je me prends à imaginer en surface que ce dont j’ai peut être besoin c’est d’un peu de poésie, ce qui est proprement inouï me connaissant. Tout le temps où j’ai partagé la vie de Jasamine, je n’ai presque jamais eu la curiosité d’ouvrir un de ces nombreux livres qui traînaient dans notre chambre ou sur les étagères du salon. Est-il trop tard Jasamine ? Sans doute, et pourtant, je veux comprendre. Je veux te comprendre et je soupçonne que ces foutus bouquins de poésie m’aideront, d’une certaine façon, à découvrir un secret que la vie de couple a irrémédiablement occulté. En mangeant un bagel au salami, spécialité de la maison depuis 1956 dit un écriteau qui trône en face de moi, je parcours le chemin amoureux que trace pour moi ce Paul Eluard. Le temps passe à nouveau, je bois un autre café. Cela fait quelques minutes que j’ai l’impression d’entendre la voix du poète résonner dans ma tête. A des mois de distance, je partage enfin un de tes petits secrets. Je devine, et je ne crois pas me tromper, en lisant les poèmes de Eluard, certains en tous cas, que tu avais l’impression qu’il écrivait en fait pour toi, pour nous. Des choses comme « Belle et ressemblante », « intimes » ou « Facile est bien » me font immanquablement penser aux maladroits élans amoureux dont nous fûmes les protagonistes. Et pourtant, ce n’est que lorsque je tombe sur le poème « Dors » que je comprends tout à fait ce dont il s’agit. Comme un débile, comme un attardé, je me mets à pleurer, seul avec mon livre de Paul Eluard,, seul avec toi. Les gens me regardent fatalement gênés, normal, on ne sait pas comment réagir aux larmes des inconnus. Le temps que j’ai mis à lire ce poème, une fois, deux fois et ainsi de suite, je me suis retrouvé à nouveau avec toi, seuls mais ensembles.
« Une femme très jeune, très malheureuse, ayant pour elle la beauté crépusculaire des êtres qui se donnent, qui s’abandonnent parce qu’ils perdront ainsi celui qui les recevra ». J’essuie discrètement mes larmes. Je me lève péniblement. Je paye. Je sors dehors, me dirige lentement vers le métro, le bouquin à la main, sous la neige. Il a donc fallu attendre ce jour pour réaliser ce que j’avais perdu.