StanleyWhite
20/11/2007, 12h31
SENSE OF DOUBT, Octobre 1979
Son corps était un rêve, un rêve doté de la précision irréelle de certaines vieilles cartes géographiques que je me rappelle avoir vu dans je ne sais plus quel musée de Boston lors d’une sortie scolaire. Le genre de cartes maritimes où la terre s’arrête soudain et où les mers sont infestées de fabuleux monstres marins. Je verrais assez bien la reproduction d’une de ces cartes accrochée au dessus de mon lit, en lieu et place de la photo de notre ami Stefan que tu n’as pas oublié d’emporter. Tu te souviens de cette photo ? Oui, bien sûr. C’est toi qui l’avais prise après un concert qu’il avait donné au Squat Theatre. Je me souviens tout particulièrement du regard de Stefan sur cette photo. Depuis toujours, je voyais en lui l’innocence du monde, les yeux écarquillés, grands ouverts sur une fin que ni toi ni moi ne pouvions ignorer. Tu étais loin d’être bonne photographe mais cette photo là était sans aucun doute l’exception. La seule si je me souviens bien. Autre chose au passage. Impossible de me rappeler cette photo en particulier et ne pas mentionner ton propre visage au moment de prendre la photo. Un visage tout entier tourné vers moi, un visage aimant. D’où l’idée de la carte maritime au dessus de mon lit. Echo tout à fait acceptable de cet endroit où je me suis perdu.
Aujourd’hui, je suis tombé sur une vieille photo que tu avais du découper dans un bouquin d’art. La photo traînait dans une boîte à chaussures où je cherchais les lettres que tu m’avais écrites lorsque nous nous sommes séparés pour la première fois. Je te soupçonne de les avoir fait disparaître. A la place, je suis tombé sur cette photo et je ne sais pas quoi en faire. Comme souvent ces derniers temps, je m’arrête sur des détails qui avant ne signifiaient rien à mes yeux. Mais aujourd’hui, à la lumière de notre séparation, certaines choses sont différentes. Alors, je la regarde et je pense à toi. On ne peut pas vraiment dire que le nu en question possède une ressemblance avec ton corps. Néanmoins, il y a quelque chose. Je le devine. Mes mains s’en souviennent encore un peu, mais avec peine, je dois l’avouer. J’erre dans le monde cruel des « cela aurait pu » et les « cela aurait du être », seul avec des mains qui d’ailleurs n’ont jamais pu finir leur tendre labeur. Cacher leur appréhension derrière des tonnes d’audace, délivrer ton corps du regard hypocrite que tu portais sur lui. Enfin, porter la bonne parole, sans dire un mot, là où le Tigre se confond avec le Jourdain. Débusquer et capturer la beauté, ta beauté sans cesse renouvelée.
Ce corps je l’ai aimé. J’en ai rêvé les yeux ouverts tous les jours de notre vie à deux et aujourd’hui je le retrouve là où je ne l’attendais plus. Mes mains en tremblent, mes yeux se brouillent de plaisir et de honte. Je repose la photo dans la boîte à chaussures et range la boîte dans un placard. Je m’approche de la stéréo. Pour une fois, je ne trouve pas de chanson qui corresponde à ce que je ressens en ce moment même. Je m’approche de la fenêtre du salon, j’écarte les rideaux et je regarde au dehors. Je ne vois rien. Je ne vois rien d’autre que le halo de tendresse et d’érotisme qui se dégage de la photo. Ton corps est un rêve. J’en suis définitivement exclu. Je prends ma veste. Je sors, je fuis.
(à suivre)
Son corps était un rêve, un rêve doté de la précision irréelle de certaines vieilles cartes géographiques que je me rappelle avoir vu dans je ne sais plus quel musée de Boston lors d’une sortie scolaire. Le genre de cartes maritimes où la terre s’arrête soudain et où les mers sont infestées de fabuleux monstres marins. Je verrais assez bien la reproduction d’une de ces cartes accrochée au dessus de mon lit, en lieu et place de la photo de notre ami Stefan que tu n’as pas oublié d’emporter. Tu te souviens de cette photo ? Oui, bien sûr. C’est toi qui l’avais prise après un concert qu’il avait donné au Squat Theatre. Je me souviens tout particulièrement du regard de Stefan sur cette photo. Depuis toujours, je voyais en lui l’innocence du monde, les yeux écarquillés, grands ouverts sur une fin que ni toi ni moi ne pouvions ignorer. Tu étais loin d’être bonne photographe mais cette photo là était sans aucun doute l’exception. La seule si je me souviens bien. Autre chose au passage. Impossible de me rappeler cette photo en particulier et ne pas mentionner ton propre visage au moment de prendre la photo. Un visage tout entier tourné vers moi, un visage aimant. D’où l’idée de la carte maritime au dessus de mon lit. Echo tout à fait acceptable de cet endroit où je me suis perdu.
Aujourd’hui, je suis tombé sur une vieille photo que tu avais du découper dans un bouquin d’art. La photo traînait dans une boîte à chaussures où je cherchais les lettres que tu m’avais écrites lorsque nous nous sommes séparés pour la première fois. Je te soupçonne de les avoir fait disparaître. A la place, je suis tombé sur cette photo et je ne sais pas quoi en faire. Comme souvent ces derniers temps, je m’arrête sur des détails qui avant ne signifiaient rien à mes yeux. Mais aujourd’hui, à la lumière de notre séparation, certaines choses sont différentes. Alors, je la regarde et je pense à toi. On ne peut pas vraiment dire que le nu en question possède une ressemblance avec ton corps. Néanmoins, il y a quelque chose. Je le devine. Mes mains s’en souviennent encore un peu, mais avec peine, je dois l’avouer. J’erre dans le monde cruel des « cela aurait pu » et les « cela aurait du être », seul avec des mains qui d’ailleurs n’ont jamais pu finir leur tendre labeur. Cacher leur appréhension derrière des tonnes d’audace, délivrer ton corps du regard hypocrite que tu portais sur lui. Enfin, porter la bonne parole, sans dire un mot, là où le Tigre se confond avec le Jourdain. Débusquer et capturer la beauté, ta beauté sans cesse renouvelée.
Ce corps je l’ai aimé. J’en ai rêvé les yeux ouverts tous les jours de notre vie à deux et aujourd’hui je le retrouve là où je ne l’attendais plus. Mes mains en tremblent, mes yeux se brouillent de plaisir et de honte. Je repose la photo dans la boîte à chaussures et range la boîte dans un placard. Je m’approche de la stéréo. Pour une fois, je ne trouve pas de chanson qui corresponde à ce que je ressens en ce moment même. Je m’approche de la fenêtre du salon, j’écarte les rideaux et je regarde au dehors. Je ne vois rien. Je ne vois rien d’autre que le halo de tendresse et d’érotisme qui se dégage de la photo. Ton corps est un rêve. J’en suis définitivement exclu. Je prends ma veste. Je sors, je fuis.
(à suivre)