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StanleyWhite
02/03/2008, 21h31
« HEROES », Fin octobre 1979


C’est Stanley qui parle


Hier je t’ai croisée dans la rue.

J’avais besoin de réfléchir et comme au temps où je conduisais comme un malade, j’avais décidé que le mouvement remplacerait avantageusement mon habilité naturelle à m’abrutir. J’avais donc choisi avec soin un quartier où nous n’étions jamais allés ensemble, en l’occurrence celui où mon père était né en 1927. Je marchais ainsi sans but précis dans les rues de Little Odessa, comme souvent dans cette ville et comme beaucoup d’autres personnes ce jour là, jusqu’à ce que je tombe sur toi. Le temps était couvert, au dessus de l’horizon les nuages s’amoncelaient comme dans ce jeu d’arcade qui fait fureur en ce moment. J’étais d’humeur à manger des bagels et pas grand-chose de plus. Mais voilà, nous étions donc là, l’un face à l’autre, comme avant ; le hasard se chargeant d’assumer le rôle délicat d’alcahuète. L’ironie de la situation ne me surprenait même pas, marcher sur les pas du père et retrouver ainsi la femme que j’aime. Il me semble que ces histoires de cercles qui ne finissent pas de se croiser est un bon résumé de ma vie.

Qui a vu l’autre en premier ? Ni toi, ni moi. Comme toujours, notre présence relève de l’évidence, c’est ainsi. Je marchais, regardant devant moi en ne pensant strictement à rien. Déconnecté de l’ici et du maintenant. Locataire frustré d’une tour d’argent que je n’avais pas désiré. Difficile pourtant de faire abstraction des autres. Ils étaient eux aussi là, partout, tout autour de nous, vaquant à leurs occupations et, pour la plupart, marchant d’un pas décidé vers une destination à peu près connue.

Et soudain … parce que oui, j’ai entendu comme des roulements de tambour dans ma tête, une silhouette bien connue se dégage de la foule imprécise et mouvante, le décor en carton pâte qui m’entoure reprend sa forme originelle puis disparaît à nouveau. Tu es là. A vingt mètres à peine devant moi, à la hauteur du fameux restaurant Primorsky. J’ai à peine le temps de comprendre ce qu’il se passe. Je comprends que tu m’as vu. Je me sens littéralement comme un rat pris au piège. Je cache instinctivement mon visage dans mes mains, je sens les larmes qui coulent déjà, j’ai si mal au cœur et mes jambes semblent être sur le point de flancher. Sans réfléchir, je fais demi-tour. J’ai si peur de m’effondrer devant toi. Deux minutes plus tard, je me retrouve à un pâté de maisons de là assis sur les marches d’un théâtre désaffecté. J’attends que mon cœur reprenne son rythme normal. Je garde les yeux baissés. Longtemps après j’ose enfin relever la tête. Malgré moi, je te cherche des yeux. Je sais aussi que c’est cela le pain rassis qu’il me reste à bouffer, te chercher des yeux, te chercher tout court, entre espoir et honte de moi-même. Je finis par me lever. J’essaye de faire comme si de rien n’était. Malheureusement, mes jambes ne semblent pas disposés à me porter très loin. Je m’affale quelques mètres plus loin sur un banc au bord d’un parc que je ne connaissais pas. Je fais immédiatement fuir les amoureux qui se trouvaient là. Je ne sais plus à quoi je ressemble, je m’en fiche. La douleur est réelle alors à quoi bon faire semblant ? Je reste là et je pleure tant que je peux.


Ce que j’ai vu, ce que je suis devenu cette année, c’est deux êtres unis par tout ce qui les sépare désormais. Car, je te vois avec les yeux du désir et les mains pleines de reproches que je n’arrive pas à assumer. C’est là, dans tes cheveux fraichement coupés à la garçonne, tels que je ne les ai jamais aimés, dans tes yeux révulsés, dans tes lèvres crispées. Si je suis un objet dans tes yeux, c’est sans doute un avion kamikaze, objet d’un désir qui conduit à la fin de l’aimant et de l’être aimé. Suicide élégant, en plein milieu du ciel, touché en plein vol, à une heure de pointe dans les rues commerçantes de Little Odessa, kamikaze flamboyant pour le reste de ma vie …. Objet qui n’en finit pas de chuter sans espoir de s’écraser un jour dans l’océan.

J’ai mal parce que je te fais du mal. Cela tu ne dois pas le savoir. Je suis assez lucide pour savoir que désormais tu es désormais la seule personne à qui je ne pourrais jamais confier ces pensées.

Je reprends difficilement mon chemin. Je suis si hagard que j’ai du mal à me rappeler de l’emplacement de la station de métro la plus proche. J’ai hâte de rentrer chez moi et d’écrire. C’est à peu près tout ce qu’il me reste. Non loin de là, adossés au mur d’un bâtiment qui ressemble à une prison, je croise ce qu’il y a de pire au monde, un couple d’amoureux transis, s’abandonnant comme si le reste du monde n’existait pas. J’ai envie de les plaquer contre le mur et de les fusiller et de piétiner leurs cadavres, un peu comme ce que raconte Eliza Doolittle.

Mais je presse le pas insensible au fait que je me sois remis à pleurer. Deux fois dans la même journée. Si ce n’est pas pathétique, je ne sais pas ce que c’est. J’ai presque envie de rebrousser chemin, de leur hurler à la gueule mon histoire à ces deux idiots mais je m’abstiens et je finis par repérer au loin la couleur jaune qui indique une station de la ligne Q. Le métro aérien n’est plus loin. Je rentre. J’arrête les frais pour aujourd’hui.

ulrich
02/03/2008, 21h44
c'est très beau.

StanleyWhite
03/03/2008, 19h51
Encore 2 textes et je crois que j'ai fait le tour de ce que je voulais dire.