
— David Bowie avril 1972
Bowie est un musicien extrêmement "référentiel". Ses paroles et musiques, son univers artistique sont constellés de liens de dénomination à d'autres musiciens, artistes, et musiques. Mais également à l'univers du cinéma et du spectacle, de la religion et de la mystique, de la philosophie et de la politique.
Il a constitué à travers son oeuvre, au cours de sa carrière, un réseau de connexions tres riche. Nous avancerons l'hypothèse qu'il est dans le monde de la pop-rock l'artiste le plus “référentiel”.

On pourrait s'amuser à faire la liste des citations, références, évocations... ce serait fastidieux (1). On pourrait proposer les catégories dans lesquelles ces références, classées, seraient subsumées. Un travail de longue haleine qui ne pourrait être réalisé que dans un autre cadre et contexte.
Donnons quelques exemples, simplement. Et tentons d'expliquer les tenants et aboutissants d'une telle démarche.
Non sans avoir rappelé que le pseudonyme-même de "Bowie", le nom de l'artiste, est déjà une référence... à un aventurier américain, Jim Bowie, célèbre pour avoir participé a la bataille du Fort Alamo et pour son couteau, un type d’arme appelé "Bowie" en référence a cet aventurier...
Pour ce qui concerne la musique, voici une liste non exhaustive :
* Références explicites à des musiciens, internes à une chanson, et se situant au niveau des paroles : T.Rex, les Beatles et les Stones dans “All the young Dudes”.
* Références explicites à des musiciens, externes à une chanson, se situant au niveau verbal : le Velvet Underground dans les notes manuscrites de la pochette de “Hunky Dory” pour la chanson “Queen Bitch”.
* Références implicites a des musiciens : Hendrix (le guitariste gaucher) dans « Ziggy Stardust », Marc Bolan dans “Lady Stardust”.
* Utilisation (référence, plagiat ou clin d'oeil) dans, pour une chanson, de lignes mélodiques ou de suites d'accords d'une chanson écrite par d'autres (avec plus ou moins de transformation) : "1917" est fortement inspiré par le "Kashmir" de Led Zeppelin.
* Utilisation (auto-référence, auto-plagiat, clin d'oeil) dans, pour une chanson, de lignes mélodiques ou de suites d'accord d'une autre chanson écrite par Bowie lui-même (avec plus ou moins de transformation) : "Saviour Machine" s'inspire fortement de la chanson des Feathers dont le leader était Bowie : "Ching-a-ling) (2).
* Références plus ou moins explicites à un genre musical (par imitation, parodie), ou appartenance à un genre, par utilisation de codes, sons, manières de chanter, paroles : la soul dans l’album “Young Americans”.
* Citations de paroles écrites par d’autres artistes: “I’ve heard the news today, oh boy” des Beatles, dans la chanson “Young Americans”.
* Reprises : “Pin-Ups” est un exemple idéal.
* Travail de transposition significative de sa propre musique (dimension de reprise) : “Panic in Detroit” dans la version live de la tournée 1974 (“David Live”).
* Evocation du monde du rock : L’album « Ziggy Stardust » est l'Exemple.
* Evocation du monde du spectacle, de l’art (dont fait partie la pop-rock) : le cinéma avec “Cracked actor” ou “Prettiest star”.
* Evocation de son propre univers musical, artistique : “When you rock and
roll with me” ou "Fascination".
* Auto-référence explicite au niveau verbal : le Major Tom dans “Ashes to ashes”.
* Même type d’auto-référence mais moins explicite : “Zeroes”, renvoyant à « Heroes », ou encore l’introduction de “Glass Spider” qui renvoie structurellement a “Hunger City/Diamond Dogs”.
* Auto-référence implicite : « It’s not the side effect of the cocaine" dans la chanson "Station to station".
* Reprise, recyclage d'une idee de jeu de scene et/ou de costume : le tournage de Hamlet sur "Cracked Actor" (1974 et 1983), et la réutilisation du costume de scène du Thin White Duke lors de la tournée Sound and Vision... la tournée Sound and Vision, basée sur le clair principe du Best Of live, est un bon exemple de show auto-référentiel (projection sur un écran de tulle de l'image du Bowie filmée par Mick Rock pour le clip de "Life on Mars" lors de l'interprétation de cette chanson).
* Influences perceptibles par des connaisseurs et/ou revendiquées a travers des interviewes : Anthony Newlay, Scott Walker.
* Commentaire verbal n'appartenant pas à une œuvre donnée mais la concernant : « Ziggy Stardust » has « To be played at the maximum volume ».
Prenons aussi l’exemple de l’ une des chansons les plus référentielles de Bowie,
« Quicksand » :
* Le bouddhisme, le mysticisme, l’occultisme (Golden Dawn, Crowley, Bardo)
* L’idéologie et la politique (Churchill)
* La connexion entre le mysticisme bouddhique et la politique (Himmler)
* La connexion entre la religion et la politique (Prophet)
* La philosophie et la connexion entre celle-ci et la politique – voire l’auto référence (Superman)
* Le cinéma (Silent film, Garbo).
Tout homme d'art ou de lettres se réfère, plus ou moins consciemment, explicitement ou implicitement, à d'autres personnalités ou oeuvres. C'est inévitable et nécessaire. Dans le domaine de l'étude de la littérature et de la narratologie, on appelle cela l'"intertextualité", et sont exposées des sous-catégories assez nombreuses et complexes.
Les musiciens sont concernés... parce qu'ils se forment en écoutant ce qu'ont fait ou ce que font d'autres musiciens qu'eux, et parce que cela peut les avoir ou les a forcement influencé, inspiré... parce que, même s’ils ont un certain style personnel, ils créent souvent dans le cadre d’un style commun à plusieurs musiciens.
L’auditeur, le spectateur, le récepteur qui possède une certaine culture peut reconnaître les relations ici évoquées. L'artiste peut aussi donner des pistes : dans ses interviewes, voire dans ses oeuvres elles-mêmes.
Le cas de Bowie est particulier et peut faire l'objet d'une étude spécifique.
Bowie est référentiel parce que la curiosité est l'une de ses grandes qualités, parce qu'il a constamment cherché a défricher de nouvelles voies expressives, ou à suivre des sentiers battus par d'autres, et parce qu’il a rendu compte de son parcours et de son chemin de connaissance et d'apprentissage - et l'a mis en scène.
* Par calcul : je nomme ou me réfère à telle personnalité ou tel domaine artistique pour gagner un public lié à ce à quoi je nomme et me réfère (cela paraît évident pour ce qui concerne « Hunky Dory »).
*Mais aussi par reconnaissance, en quelque sorte par éthique personnelle : je fais partie d'une communauté, d'une famille et cela me fait plaisir de citer, de remercier, voire d'aider mes pairs et mes pères.
*Par plaisir et jeu esthétique.
Bowie est un artiste qui a la particularité d'avoir construit sa/ses personnalité(s) artistiques de façon en grande partie consciente et artificielle. En ce sens, il a été un artiste moderne, voire avant-gardiste (dans le domaine du rock, cela s'entend) : il a démontré à sa façon ce qui l'a été avant lui par d'autres, dans les domaines de la poésie, de la philosophie, de la psychanalyse... que l'individu, et l'artiste plus encore car il est un révélateur, un cristallisateur, se construit par identification à d'autres, par synthèse, par assimilation ; qu'il est structurellement surdéterminé, composite.
Bowie a reflété, exprimé à travers son moyen d’expression la spécificité, les caractéristiques celui-ci. Cet art tient de la créativité personnelle, mais est aussi une industrie, un système créant des personnalités auxquelles on cherche à faire s'identifier un public. Il favorise l’égocentrisme et le culte de la personnalité. La musique, parce qu'elle déborde le langage, est un médium qui enclenche facilement l'identification, l'adhésion affective. Comme l'image, d’ailleurs ( et ce n'est pas un hasard si Bowie a travaillé le visuel, l'apparence, la mise en image, la création d'icônes).
Réflexivité, mise en abîme, jeux de miroirs, musique au second degré. On appellera ça comme on voudra.
C’est une marque d’intelligence artistique, une certaine forme d’intellectualisme lié, à n’en pas douter, à une forte sensibilité (il y a un calcul dans l’écriture et la créativité bowiennes, mais aussi, dans certains albums, des émotions sincères, une authenticité dans l’emprunt. “Young Americans” peut être cité de ce point de vue). C’est une manière aussi d’utiliser à son profit la compréhension du médium.
Cela dit, un artiste qui comprend, sait comment le système, l’industrie musicale fonctionnent ne projettera pas forcément cette connaissance, ce savoir-faire dans ses productions. Chez Bowie, il y a bien lucidité, sincérité et plaisir du jeu.
Pourquoi avoir créé Ziggy Stardust ? Pour montrer comment ça fonctionne, quels sont les risques du métier, quels sont les clichés qui fascinent le public et les musiciens rock eux-mêmes… mais il y a aussi la volonté de se fondre dans un personnage de rock-star, de l’incarner, parce qu’on ne l’est pas. Un jeu d’acteur, avec un certain paradoxe du comédien. Je joue à celui que je ne suis pas, je ne suis pas celui que je représente et que je vous fais aduler. Il se trouve que Ziggy devient un phénomène. Le créateur qui s’identifie à son personnage est une star qui a du talent et du savoir-faire pour en être arrivé là. Le public a toujours tendance à identifier un personnage à l’acteur qui l’incarne. Bowie, tu deviendras Ziggy, et ce d’autant plus que tu l’as bien cherché ! Dépassé par ses ambitions, pris a son propre piège le jeune et frêle britannique ! Pour qui sonne le glam ?
Ziggy Stardust-Aladdin Sane sont suicidés. Pourquoi ? Parce que le script le prévoyait. Mais aussi parce que l’étiquette collée à la peau fait trop « Aïe » quand on la touche et qu’il faut sortir d’une ornière dangereuse et sclérosante. Ca déchire et ça met à nu, momentanément. Le voyage aux USA tient de la volonté de conquérir un nouveau public en se créant une nouvelle image, un nouveau rôle... Il tient aussi de la fuite. Mais la thérapie n’est pas finie et le patient anglais va la sentir passer. Tant qu’on y est, s’est-il probablement dit, mettons en scène l’aller, et puis le retour... du Mince Duc Blanc !
Post Scriptum : Une bonne part du public assidu et plutôt jeune de Bowie, notamment dans les années soixante-dix, a bénéficie de cette particularité stylistique evoquée tout au long de notre texte. A travers les chansons, a travers les références, il a pu avoir rapidement et facilement accès a un univers assez large d'artistes, de courants liés par certains aspects a celui qui y renvoyait, et souvent moins connus que lui. Bowie s'est fait pour certains un guide, un passeur... Dans les années soixante-dix, toujours (c’est sa décennie glorieuse), il a par exemple permis a une relativement large part de son auditoire de découvrir le Velvet Underground, Nico et Lou Reed ; Andy Warhol pour sa peinture et ses films ; Paul Morrissey et le cinéma underground americain ; Iggy Pop et les Stooges ; T.Rex, Mott the Hoople et le glam anglais ; la soul américaine ; Kraftwerk et la musique expérimentale allemande ; les cinémas surréaliste et expressionniste ; Jean Genet et George Orwell...
1) Sur le site Bowie Wonderworld, Paul Kinder a répertorié, en 2001, tous les noms de personnalités que Bowie a cité dans ses chansons :
Adolf Hitler, Aleister Crowley, Andy Warhol, Anish Kapoor, Baal, Barbarella, Barbie, Batman, Bevan, Benny Goodman, Bob Dylan (Robert Zimmerman), Bob Marley, Bridgette Bardot, Cassius Clay, Charlie Chaplin, Charlie Manson, Che Guevara, Cher, Clarke Gable, Coeuf de Leon, Dan Dare, Dwight D. Eisenhower, Elvis Presley, George Dixon, Georges Braque, Glenn Branca, Greta Garbo, Heinrich Himmler, Howard Rheingold, Icarus, Iman Abdulamajid, Jack Frost, Jesus, James Dean, John F. Kennedy, John Lennon, Carl Jung, Kahlil Gibran, Leon Trotsky, Madonna, Marilyn Monroe, Martin Luther King, Max Factor, Michael Jackson, Mick Jagger, Mickey Mouse, Muhammad Ali, Peter Brugel, Philip Johnson, Richard Nixon, Ray Robinson, Richard Rodgers, Robin Hood, Rudi Valentino, Satori, Schenider, Shirley Temple, Superman, Tarzan, Ted Bundy, The Beatles, The Krays, The Queen, Tod Browning, Thom Paine, Thomas Beckett, Tommy Tinkrem, Twiggy, Winston Churchill.
Cf. http://www.bowiewonderworld.com/faq.htm
Sont oubliés, peut-être entre autres, T.Rex et les Stones (“All the young Dudes”).
2) Un site répertorie quelques liens musicaux (implicites, donc) entre des chansons écrites par Bowie et des chansons écrites par d'autres ou par lui-même : http://members.lycos.nl/A12universe/linkedsongs.htm
Nightflight
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