
— Reeves Gabrels à propos de Ziggy Stardust
David Bowie : De la matière à pétrir / un creuset de certains rêves / Une source de nombreuses chansons ?
Là où la vie privée peut faire irruption chez Bowie quand on ne s’y attend pas …
Difficile de trouver, finalement, beaucoup d’artistes qui osent ne pas passer par la case autobiographie pour alimenter leur propre œuvre.

Oui, ils sont rares à une époque où le personnel est devenu le creuset de si nombreux livres, disques, films. Les frontières d’antan ont foutu le camp depuis belle lurette, la matière à pétrir devient soi même : Gide écrit un livre qui s’appelle Paludes qui parle d’un écrivain appelé Gide qui écrit un bouquin qui s’appelle Paludes ; un exemple parmi tant d’autres.
Le cas Bowie semble être tangent. L’écriture de Bowie se veut en effet distanciée, souvent cryptée, s’abreuvant aussi bien à la source du surréalisme qu’aux décalages linguistiques des cut-ups de William Burroughs. Dans cet ordre de chose, bien malin celui qui peut dire avec précision quelle est l’incidence de la vie privée dans ces textes là. Ainsi, lorsque Bowie dit « je », on est presque sûr que ce « je » là est tout sauf une première personne que l’on pourrait identifier dans un cadre personnel bien précis.
Des thèmes récurrents (à tendance biographique)
Néanmoins, si on se penche suffisamment sur la discographie de Bowie on se rend assez vite compte que les allusions à la vie privée existent. Il semble que trois thèmes principaux se dégagent assez clairement.
Dans un premier temps, on trouvera par exemple certains titres qui font explicitement allusion à des femmes qui ont compté pour lui, que ce soit « Letter to Hermione », écho à la séparation d’avec Hermione circa 68, « The Prettiest Star », chanté au téléphone pour Angie , « Never Let me down » dédié à Coco , la fidèle secrétaire et « The Wedding Song » , finesse contextuelle adressée à Madame Iman. Qu’a ton le droit de comprendre dans les chansons citées ici ? La douleur bien compréhensible de la séparation, la tentation d’être naïf le temps que dure une mélodie, l’expression bien tangible d’une solitude parfois insupportable et enfin, le désir d’abdiquer, de laisser sa part de malheur aux autres.
Dans un deuxième temps, on retrouve un certain nombres de titres tels que « All the Madmen », « The width of a circle », « Jump they Say », « The Bewlay Brothers », « Aladdin Sane » « I’m deranged », « After all » qui sont autant d’allusions plus ou moins explicites à son demi frère Terry Jones . De cet ensemble de chansons, il est plus difficile de savoir avec exactitude de qui en ressort. Bowie n’a, à ma connaissance, jamais été enclin à développer le sujet qui nous concerne ici, cependant, comme on le voit, le thème de la folie apparaît à plusieurs reprises et ceci tout au long de sa carrière. Comment interpréter cette contradiction et surtout peut on parler de sincérité ? On peut sans tomber dans l’extrapolation la plus hasardeuse retenir deux ou trois choses : tout d’abord, un sentiment d’empathie envers des êtres marginalisés, ensuite la peur de leur ressembler et donc peur de sombrer un jour mais aussi constat lucide et assumé : celui de porter sur le front un sceau qui le différencie à jamais des autres. Empathie donc dans le poignant « After All », peur dans « The width of a circle » et constat clinique dans « I’m deranged ». Il n’en reste pas moins difficile de trancher dans le vif et d’assurer pourquoi Bowie a développé ce thème dans certaines de ses meilleures chansons. Je laisse ça à d’autres mais la récurrence est, vous l’avouerez, plus que troublante.
Ensuite, ne pas oublier que le mystère, car mystère il y a, s’épaissit encore même si certaines clefs restent à notre portée comme négligemment oubliées, par exemple une certaine cartographie envisageable. En effet, de nombreuses références nous sont accessibles. Je citerai par exemple " Neuköln " , « Heroes », " African Night Flight ", " All Saints ", etc . Tous ces lieux faisant clairement référence à une période de la vie de Bowie, à une palette d’émotions bien précise. La démesure de Mainman et la folie hollywoodienne dans " Cracked Actor ", le désespoir tranquille et la solitude des années berlinoises sur « Heroes », un voyage au Kénya avec Duncan ou les à côtés de la tournée 1978 sur Lodger . Ainsi, c’est presque au biographe (a)mateur que seraient destinées ces quelques indications, l’interprétation en clef sentimentale étant elle des plus floues, une fois encore.
Et puis, il y a deux autres cas qui retiennent notre attention : tout d’abord, celui des reprises. Si on était suffisamment vicieux on pourrait se demander à quel point Bowie se livre et nous parle directement à travers le choix des reprises qui ont égrené sa carrière. A quel point, on trouve ici un accès direct au David Jones originel, l’enthousiasme sincère, la crédulité première du fan des premiers temps. Hélas, de "
See Emily Play
"(des premiers
Pink Floyd
) à la reprise de
Sigue Sigue Sputnik
, difficile de trouver une logique de bon aloi. Voire même impossible (en tous cas, le gant est jeté). Enfin, dernier cas celui de toute cette belle collection traitant du thème des extra terrestres. Il y a là, à mon avis, un symbole qui est loin d’être innocent et qui pourrait éclairer la volonté inéquivoque de la part de Bowie de faire passer un message, sur lui-même et sa façon de se mouvoir dans vie, l’extra terrestre devenant dans son écriture un raccourci poétique tels les anges chez
Wim Wenders
ou bien les gitans chez
García Lorca
. Un raccourci, un pont entre le monde intérieur et le monde extérieur. Mais il faudra revenir se pencher sur cette question plus tard, le sujet étant bien trop vaste pour être traité de façon synthétique.
Il est temps de dresser certaines conclusions, hâtives et maladroites mais il en va ainsi avec le songwriting de Bowie : évidemment tout peut être interprété, tout peut être détourné de son intention véritable et c’est sans doute très bien ainsi. Pourtant, on est en droit de se demander si ce type d’écriture cryptique n’est pas, justement, l’expression d’une volonté bien précise. Celle d’un mystère voulant être définitivement interprété et compris, le retour de l’Enfant Prodige, l’acceptation d’un être croyant que rejeter veut dire ressentir. En effet, Bowie est très souvent décrit par ses collaborateurs comme quelqu’un de froid, de réservé et de secret. Beau paradoxe lorsque l’on est de fait un homme public et même une rock star planétaire dès 1983.
Alors, peur de ressentir ? Peut être, je n’en suis pas sûr, tout juste réduit à deviner. Angoisse d’être compris et donc nécessité de se cacher à travers une imagerie savamment travaillée, les personnages que l’on connaît si bien et le David Bowie que l’on connaît si mal, si mal d’ailleurs qu’il ne s’appelle pas David Bowie mais bien David Jones. Pour beaucoup les meilleurs albums de Bowie sont ceux où il interprète un rôle, que ce soit le Aladdin Sane ou le Thin White Duke, albums dans lesquels on pourrait croire que l’égo est absent et laisse place à la divine interprétation. Pas facile de s’y retrouver, car si l’être humain Bowie est bien connu pour ne pas transpirer, nombreuses sont les chansons qui suent littéralement les démons intérieurs, ça sent le souffre, l’absence et la douleur. Station to Station et son fameux « it’s not the side effect of the cocaïne”, la chanson “
Sound and Vision
” et sa solitude intransigeante, l’horreur d’être incompris «
to be insulted by these fascists, it’s so degrading
»dans It’s no game. On a ainsi pu constater que tout au long de sa carrière Bowie a pris l’habitude d’utiliser puis de jeter des personnages à part entière, jouant le temps d’un album, d’une tournée, le rôle d’exécutant de l’artiste, certains diront de remparts entre l’homme et son public mais peut être aussi de filtre entre le sens et la compréhension que l’on peut en avoir. Ainsi, il ne faut pas considérer ces Ziggy Stardust et autres Thin White Duke comme des prétextes innocents mais bien comme des porte paroles dont le rôle serait d’occulter, de cacher ce que tient la main droite et exposant aux yeux de tous ce que brandit l’autre main. Jeu de simulation dans lequel nous sommes presque tous tombés.

Et pourtant, il y a toujours du sens …
Lorsque
John Lennon
écrit et publie les chansons “
Everybodys got something to hide (except for me and my monkey)
” ou «
I’m the Walrus
», dans le but de se moquer ouvertement des gens qui se creusaient la tête et interprétaient systématiquement les paroles de ses chansons, on est en droit de se demander si à l’instar du génie binoclard de Liverpool, Bowie n’a pas été lui aussi dans cette logique, ceci lors des années 70 essentiellement. Il y a en effet dans son œuvre une volonté bien réelle de crypter les informations, de jouer sur le non dit et de dessiner un territoire foisonnant à l’ombre du sous entendu.
Station to Station
est sans aucun doute l’album le plus opaque de cette divine période. Tout est dit, tout se joue aux yeux du public et pourtant rien n’est clair, rien ne semble être assumé. A l’opposé, on trouvera en 1999 l’album «
hours…
» qui s’est voulu l’album du songwriting dépouillé et qui s’est retrouvé, à mon avis, si mal loti qu’il a fini par gagner ses lettres de noblesse ( ?) comme bande son d’un jeu vidéo. Avec «
Hours …
», on a cru au dépouillement, on a cru que Bowie enlevait un temps son masque alors qu’en fait il n’en était rien. A plus d’un titre, cet album surprend par son propos et son incohérence musicale mais ce qui retient surtout notre attention c’est la volonté de Bowie de parler « clairement », de faire rimer des mots simples et d’exprimer ce qui est supposé être les sentiments récurrents des gens de sa génération. Et pourtant, «
Survive
» ou «
Thursday’s child
» ne sont pas «
Letter to Hermione
», le « je » qui parle ici est générationnel et aussi impersonnel que possible. Est il question de Bowie ici ? Je ne crois pas. L’artifice narratif me semble être poussé au maximum, le Bowie qui ressent a complètement déserté l’album. Paradoxalement, et sans développer parce que ce cas mériterait un édito à lui tout seul, l’exemple de «
Hours …
» est à rapprocher de celui de
Outside 1.0
. En effet, dans cet album on peut apprécier une application rigoureuse de la méthode narrative si chère à Bowie. Il reprend sa manie de mettre en scène un personnage mais choisis cette fois ci de se démultiplier pour brouiller les pistes. Bowie sait qu’il va intriguer et que sa démarche est un effet d’annonce redoutable. Tous les yeux se tournent ainsi vers le personnage de Nathan Adler, le détective de l’histoire. Il s’agit bien entendu d’un leurre car dans ce cas précis, Bowie assume tous les rôles et aucun. A mes yeux, cet album est aussi personnel que déshumanisé pour Bowie, le véritable narrateur se situant soigneusement à la périphérie de son propos. La confusion est ainsi totale, le sentiment d’identification impossible et pourtant … la multiplication des points de vue frappe l’esprit de l’auditeur, la mystification est ainsi totale … Où est Bowie dans
Outside 1.0
? Partout et nulle part. Ainsi de «
Hours …
» à
Outside 1.0
, et malgré la disparité des deux albums, le résultat est le même. Que dit Bowie ? Que ressent Bowie ? Ce que lui dicte l’air du temps, et apparemment, pas grand-chose de plus mais, là non plus, on n’est sûr de rien et le mystère est entier.

« Believing the strangest things », Bowie, autobiographe masqué.
Après avoir passé en revue ces différents exemples tirés de la discographie de David Bowie il me vient une idée folle et furieusement arbitraire. Posons en effet une équation des plus osées : comparons Bowie à un de ces écrivains dont nous parlions en préambule de cet édito, un auteur pondant de temps en temps une de ces auto fictions tellement à la mode de nos jours. Pourquoi ? Parce que l’on sait, et qu’on ne devrait surtout pas oublier, que Bowie a souvent parlé d’un projet d’autobiographie pour avouer finalement qu’il n’avait pas dépassé la première page. Ironique ou lucide ? A quoi bon écrire une autobiographie lorsque l’œuvre parle d’elle-même, à travers la musique, les paroles, les concerts mais aussi les films ? A quoi bon dire « je » et y croire lorsque le reflet dans un miroir fait parfaitement l’affaire ?
Pourtant, faut il baisser les bras et s’avouer vaincu ? Je ne sais pas. J’en reste à ma première impression. Tout est là.
En rapprochant les cas extrêmes de Station to Station et « Hours … », force est de constater que ce qui n’est pas dit clairement chez Bowie fait partie de sa marque de fabrique et est souvent associé à ses plus retentissantes réussites. Cela ne doit pourtant pas nous empêcher de ressentir, d’infiltrer les textures et de supposer sans cesse. Car, en fin de compte, ce qui n’est pas compréhensible reste toujours la porte ouverte au désir de mettre du sens, de ponctuer les segments de vie d’un artiste ô combien captivant. Qu’on le veuille ou non, il y a là un lien inconscient avec l’œuvre de Bowie, une de ces chansons s’intercalant dans un interstice de nos vies, une phrase cryptée devenant soudain la seule explication possible à un choix difficile à prendre ; et ainsi de suite. Il me semble que cet étrange lien qui nous unit parfois à sa musique s’apparente relativement bien à ce passage de " Teenage Wildlife ", dans lequel Bowie se met enfin en scène et où il ne sait pas, où il ne veut pas répondre au fameux « David, what shall I do ? », affirmant ainsi sa double volonté, de ne pas comprendre et de ne pas être compris. De fait, il me semble qu’il y a là la clef de ce que nous cherchions à comprendre. A savoir que : oui, il y a du Jones dans le Bowie, que oui Bowie ne veut pas se faire comprendre (ni comprendre d’ailleurs) mais que de façon tordue il ne peut pas s’empêcher de nous intriguer niant ainsi de fait toutes les déclarations où il affirme ne pas se préoccuper des attentes de son public. Car c’est tout un art que de dire sans se faire comprendre, de donner et de reprendre en même temps. Ainsi, lorsque l’on croyait enfin avoir compris quelque chose, on se retrouve dépossédé de tout sens, les mains désespérément vides. Mais captivé une fois encore …
Je prendrai un dernier exemple assez récent pour étayer mon propos, celui de l’album
Heathen
de 2002. Malgré sa tendance à l’abstraction, l’écriture de David Bowie laisse poindre quelques sentiments, celui d’un constat assez lucide, un homme réalisant que le temps ne joue pas contre lui mais sans lui, un homme dans une grande ville (New York) aux prises avec sa mélancolie (
Slip away
/
Afraid
) mais conscient de ce qu’il est devenu, l’évidence de «
everything has changed, nothing has changed
». Ecriture cryptique donc mais, on le voit assez clairement, qui laisse percer des sentiments, éclairant pudiquement des zones intimes que l’on aurait pu trouver, sous une autre forme, dans les pages d’une autobiographie. Le cercle se referme donc.

Conclusion ouverte
En écrivant ces quelques lignes, j’ai été forcé de constater à quel point le but de cet édito était aussi vain qu’essentiel, me poussant dans les retranchements mêmes de ce que peut être, à mes yeux en tous cas, l’expérience Bowie. De fait, il est beaucoup plus facile d’affirmer qu’il n’y a aucun lien entre la vie de Bowie et sa création, ou qu’au moins la vie privée ne transparaît pas dans celle-ci. Prétendre le contraire se révèle être une gageure presque au dessus de mes forces. Et pourtant, je suis en plein dedans. Je ne rends pas les armes car de façon insidieuse, cette musique et ces paroles m’ont toujours parlé au-delà de ce qui peut être tenu comme compréhensible. Ainsi, il m’a toujours semblé qu’un des fils rouges de l’œuvre de Bowie, un semblant de continuité entre Ziggy Stardust et Lodger, par exemple, était la volonté de l’artiste de brouiller les cartes musicales, mais personnelles également. A partir de cette intuition, j’ai échafaudé très tôt la théorie qui disait que la « patte » de Bowie était là, une volonté de crypter à outrance mais aussi de captiver l’auditeur, tout comme un auteur de roman policier laisse volontairement des indices à son lecteur afin qu’il résolve lui-même l’enquête que mène son personnage. C’est comme si Bowie donnait à contrecœur, que sa façon de partager était dans l’allusion et non dans la confession.
Tout ceci n’est question de sensibilité. On peut très bien s’en tenir à la musique, au personnage peut être et considérer que les paroles sont hermétiques et point barre. Mais il faut aujourd’hui prendre partie, près de vingt ans après ma découverte de cet artiste et je ne le ferai donc que pour moi-même. Alors oui, on peut sans doute affirmer que du sens dans les chansons de David Bowie, il y en a toujours. Qu’il vienne directement de sa propre vie ou de son approche subtilement superficielle de l’air du temps. A travers cette belle discographie perdure le sens du mystère et pour moi, misérable sujet du grand David, deux sentiments très distincts, le premier étant bien sûr l’orgueil de trouver un jour une quelconque clef expliquant tout, le deuxième étant enfin l’assurance que je peux tout à fait aimer quelque chose que je ne comprendrai jamais tout à fait.
Aout - Octobre 2007. Stanley White with the help of some good friends ©
Stanley White
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