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Les textes de Low reflètent le fait que je cherchais littéralement mes mots. Je créais un nouveau langage musical pour ma nouvelle vie.
— David Bowie 1976

Pratique



Flash-back sur un coup de génie intemporel aux accents futuristes : Aladdin Sane
(Posté par: chris le Mon, 26 February 2007 17:11:28 | (1445 Lectures) )

"Aladdin Sane". On a parlé d'un album brouillon, pas aussi fignolé que celui qui le précède : "Ziggy Stardust". Certes cela vaut probablement pour un morceau comme "Watch that man", qui a cependant son cachet (d'aspirine), mais la plupart des autres titres sont des bijous finement ciselés. Les rythmiques sont souvent rêches, agressives, mais le piano et la voix harmonieux. La plus jolie des étoiles ne peut obtenir le "feu froid"... Mais Bowie, Scott, Garson, Ronson et les autres y sont parvenus, eux.



"Aladdin Sane" est une alchimie réussie entre raffinement d'ivoire et d'ébène (le piano) et saturation de métal en fusion (la guitare), entre érotisme ("Lady Grinning Soul") et pornographie ("Cracked actor"), entre blancheur rock ("Let's spend the night together") et free jazz ("Aladdin Sane"), "noirceur" aux nuances soul ("Panic in Detroit") et sonorités ibériques de grande classe ("Lady Grinning Soul"). Entre humanité fragile ("Prettiest Star") et animalité kafkaïenne ("Jean Genie", celui qui "vit sur son dos"). Mais c'est surtout une oeuvre qui articule de façon brillante temps et espace.

On sait que Bowie a conçu (rétrospectivement ?) "Aladdin Sane" comme les aventures de Ziggy aux U.S.A. A chaque morceau, une ville. Evidemment, comme tout le temps chez Bowie, ce n'est pas parfait. "Prettiest star et "Lady Grinning Soul" sont localisées à Londres et "Aladdin Sane" sur le navire transatlantique R.H.M.S. "Ellinis". Alors on parlera de carnet de voyage passant par les States, soit qu'une chanson ait été écrite dans une ville par laquelle est passée la tournée 1972, soit que son auteur ait entendu restituer les impressions laissées par une cité du Nouveau Monde qu'il a traversée. La violence de Detroit, la ville stoogienne, pour "Panic in Detroit" et "Jean Genie". Le manège étourdissant de la Grosse Pomme pour "Watch that man" et aussi "Jean Genie". L'Amérique profonde pour "Drive in Saturday". L'européanisme de la Nouvelle Orléans pour "Time". Les cîmes fangeuses de l'usine à rêves et fantasmes pour "Cracked actor". "Let's spend the night together" ? Sans adresse, puisque les pierres roulent toujours.

L'album "Aladdin Sane" est travaillé par le temps. Le présent est plutôt le temps de la jouissance. On fait la fête, on passe la nuit ensemble, on se fait sucer, on s'envoie en l'air. Le passé est, dans le présent, le temps de l'amour irréversiblement lointain, des regrets, de la mélancolie. Le futur, dans le présent, la perspective du vide affectif et sensoriel, de la mort. Mais il y a un espoir : celui d'une fin assumée et apaisée.

Etrange ovni que le morceau "Aladdin Sane". Des références sont données en sous-titre : les deux guerres mondiales, et une troisième qui pouvait arriver. Elle n'en finit pas d'être sur le point d'éclater, même si la date est passée. "197?" c'est comme "1984". "Aladdin Sane" est un kaléidoscope d'images atmosphériques. Un univers de fin de paix, de douce décadence, où la réalité est noyée dans le champagne. Un passéisme futuriste : "Moteur sensationnel", "Embrayages (emprises... "clutches") de tristes réminiscences". Les roses sont fanées et le soleil n'est pas sûr de se re-lever (1).

Et étrange situation que celle de Mike Garson qui en studio, devant Bowie et ses compères, improvise un solo de piano comme il en existe peu qui - dans le contexte dans lequel il sera inséré et entendu - ont l'effet qu'il a eu, a et aura. Mike Garson, expérimenté à en connaître son piano sur le bout des doigt, faisant jaillir en un présent absolu ce qui lui assure un futur en or:

* "I dreamt the Aladdin Sane solo right at the moment I played it...it was based on earlier conversations with David regarding the avant garde movement" - Mike Garson, 1999 (2).

* "I've had more communication in the last 26 years about that one [piano] solo [at the beginning of 'Aladdin Sane'] than the eleven solo albums I've done on my own, the six that I've done with another group that I'm a co-leader of, hundreds of pieces I've done with other people and the 3,000 pieces of music I've written to date. I don't think there's been a week in those 26 years that have gone by without someone, somewhere, asking me about it!" - Mike Garson, 1999 (3).

"Drive in saturday" a de fugitifs sons synthétiques et quelques expressions - comme celle d'"astronette" - qui lui donnent un petit côté science-fiction kitsch, ou à tout le moins une touche high-tech, et l'on pense à "A clockwork orange" - une référence importante pour Bowie, à l'époque. Comme "Jean genie" d'ailleurs : néons, module, capsule... "Drive in saturday", donc, évoque un avenir où on ne saurait plus faire l'amour comme par ce passé dont les sels d'argent ou l'oxyde magnétique ont gardé la trace. Nous pensons au film "Soleil vert" de Richard Fleisher ("Soylent Green", 1973). A ceux qui sont au seuil de la mort, les autorités de la société futuriste et dictatoriale décrite - où les individus sont nourris des cadavres de leurs semblables transformés en denrée "consommable" - passent un bon vieux film du temps où la Nature existait, paisible, et où le soleil était... jaune !

"Cracked actor" est la chanson symbole de l'album puisque la figure d'Aladdin Sane porte les stigmates de la schizophrénie. L'éclair qui visualise la "spaltung" est du bleu de la distance et du rouge de la passion. Nous y revoilà.
La pochette de "Aladdin Sane" est un joyau visuel conçu par le beau nommé Pierre Laroche. J'ai le souvenir d'avoir lu que la goutte que porte Bowie sur la clavicule serait de mercure. Mercure est, dans la "Symbolique", la planète de l'androgynie, de l'indifférenciation, et son métal le... mercure.

L'acteur fêlé (malade... "insane") est vieillissant et son passé est figé dans le marbre de la légende. Il se paye une pute pour le faire jouir à mort. Pourquoi Bowie a-t-il singé Hamlet en interprétant ce morceau en 1974 et en 1983 ? Parce que la pute a le visage de la mort. Elle est la Grande Baiseuse. Ce n'est pas un hasard si, au temps ou face A et face B existaient et avaient un sens, "Cracked actor" termine le recto du vinyle et si "Lady Grinning Soul" clôt le verso. "Lady Grinning soul" est une magnifique chanson d'érotisme et de sensualité. Nudité et caresses réconfortantes. Plénitude. La dame est souriante ("grinning"). Comme je l'ai écrit ailleurs, si Marylin portait Chanel 5 pour dormir, l'héroïne bowienne l'Eau de Cologne ("Cologne she'll wear").
Mais cette dame est, on le voit, conjuguée au futur. Elle viendra, te recouvrira, te prendra et re-partira. Elle sera ta fin vivante, son point de vue c'est la vie, parce qu'elle la dépasse. Elle ne jouera pas son existence sur toi, car les dés sont jetés. Elle sera ta fin vivante : encore une tournure aux allures d'oxymore (occis-mort). La dame est grimaçante ("grinning"). C'est, donc, la Petite Mort donnée par la Grande Baiseuse.

"Prettiest star" a, comme d'autres chansons évoquées ici, un petit goût suranné. Les merveilleux saxophones légèrement hors tonalité y sont pour quelque chose. Là encore il est question de repos et de paix pour le futur, d'élévation glorieuse, et de souvenirs couleur sépia.

Et puis, bien sûr, il y a "Time". La clef.

Un piano-cabaret pour chanter l'ivresse de la déchéance et une guitare stridente pour hurler des larmes de tristesse. Le temps est a la fois transcendant et immanent. Il est une catin fatale que nous avons dans la peau et qui nous vampirise incestueusement. Et un Grand Horloger, comme aurait dit Voltaire, qui nous a remonté le ressort dans le dos. Le temps érode, il érode l'amour et la vie. Pas besoin de se presser ou de se lamenter, chacun son tour et notre tour viendra. Quand le vin est tiré, il est vain de croire pouvoir s’en tirer. La pilule est acide mais il faut l’avaler. Nous sommes les acteurs impuissant de la comédie cynique et vomissante de la vie et le metteur en scène tire les ficelles, le rideau, nous joue des tours. Il fait de nous des cartons. Pas solides et sans valeur. Nous sommes les poupées du temps, comme Billy.

Il ne faut pas rêver, donc, nous allons tous y passer. Sortons du jardin, nous attraperons notre mort dans le brouillard, comme le chantera Bowie quelques mois plus tard. Et personne pour nous "vendre un manteau" par ce temps de chien !

"Aladdin Sane" ou you'll always get old !

(1) "Aladdin sane (...) said to be inspired by Evelyn Waugh's novel "Vile Bodies" where the young party through the night while the threat of war looms" (http://www.5years.com/encya.htm). Ce récit de Evelyn Waugh date de 1930.
(2) http://www.mikegarson.com/news/news_..._19990205.html
(3) http://www.5years.com/encya.htm


Par Nightflight

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